Mathieu Hänni

A

ussi loin que remontent mes souvenirs, le Sauvage résonne au dedans de moi et je ne me sens vraiment à ma place que lorsque la nature m’environne. Tout petit déjà, je pouvais suivre le manège d’une fourmi durant de longues minutes et devenais irritable si je n’avais pu sortir de la journée.

Portrait de Mathieu Hänni, l'un des accompagnateurs de Pérégrinatures sur fond de Jura enneigé.

Durant tout mon parcours scolaire, la nature fut mon lieu de ressourcement et d’équilibre. Mon rayon d’action s’élargit en même temps que s’allongeaient mes jambes, passant du jardin à la forêt communale, puis aux rivières environnantes, canne à pêche en main. Durant cette période déjà, mes escapades me guérissaient de la précipitation et de la technologisation d’une société avec laquelle je me sentais en décalage.
Ma maturité en poche, c’est donc avec soulagement que je pris le chemin de la forêt pour y accomplir un apprentissage de forestier-bûcheron. Cette formation s’inscrivait dans une approche utilitaire de la nature, mais elle me fournit des connaissances solides du monde végétal et un vécu de tous les jours au grand air. Après la théorie des études, j’y appris la vie pratique et les impératifs concrets du monde du travail. Au fond de moi cependant, le gamin qui avait arpenté ces combes jurassiennes gémissait à chaque arbre centenaire que j’abattais. Ces échos, alliés à la relative solitude du travail au fond des bois me poussèrent après quelques années à un retour vers plus de société. Pour multiplier les rencontres, je devins membre du Club Alpin Suisse et découvris l’univers des Alpes, en hiver d’abord, puis en été, vers des sommets de plus en plus hauts. Plus mon univers s’élargissait, plus mon travail de bûcheron me paraissait étriqué. Un peu sur un coup de tête, sans réelles perspectives, je démissionnai. Après quelques méandres, je m’inscrivis aux remplacements scolaires, puis retournai sur les bancs pour obtenir mon Bachelor en sciences de l’enseignement. J’accompagnai quelques volées d’élèves en développant mes compétences sociales et un goût du partage que je ne m’étais jamais vraiment connu. Dans cette société des hommes cependant, je fus confronté avec douleur au manque d’âme de la numérisation, à la violence de l’optimisation et à une distance à notre environnement qui me paraissait invraisemblable. A travers les vitres de ma classe, le chant envoutant des muses jurassiennes se fit à nouveau de plus en plus insistant. J’y résistai un temps, puis je cédai…

Au sortir des ces années, je vois mon activité d’accompagnateur comme celle d’un passeur. Un passeur d’émotions, tant j’ai envie de partager celles que la nature me fait éprouver. Un passeur de moments de vie, car je reste persuadé que le rythme sauvage permet de vivre bien plus pleinement que celui que l’humanité s’est elle-même imposé. Un passeur de connaissances et d’émerveillement enfin, parce que les atteintes que cette nature si chère à mon coeur subit trop souvent sont surtout le fruit de l’ignorance et de l’indifférence.
Ce que j’ai toujours ressenti, j’en suis convaincu, vaut pour tout être humain: tout au fond de nous, presque inaudible parfois, vibre l’hymne du Sauvage. Laissez-moi humblement vous guider, entrons dans la danse…